Routes aériennes : pourquoi Paris-New York survole le Groenland

Carte de trajectoire d'un vol long-courrier affichée sur l'écran de divertissement d'un avion
Photo MEHMET AYTEMİZ / Pexels

Sur l'écran de divertissement, la carte de votre vol Paris-New York ressemble vaguement à une bosse géante vers le nord. Greenland en vue, Islande en vue, vous n'étiez pas censé partir vers l'ouest ? C'est la première chose qui intrigue sur un long-courrier, et la réponse tient à une géométrie que notre intuition rate systématiquement.

La Terre est ronde, mais pas comme on la dessine

Sur une carte plate, la ligne droite entre deux villes semble évidente. Paris à gauche, New York à droite, on tire un trait et c'est parti. Sauf que cette ligne droite sur papier est une illusion. Projetée sur une sphère, elle correspond à un arc de cercle bien plus long que la route qui passe par le nord.

La vraie ligne courte entre deux points sur un globe s'appelle un grand cercle (great circle en anglais). C'est le principe qui guide les navigateurs depuis des siècles, et les pilotes depuis toujours. Paris-New York passe effectivement au-dessus du sud du Groenland parce que c'est là que se trouve l'arc le plus court entre ces deux points sur la surface terrestre. Ce que vous voyez sur l'écran n'est pas un détour, c'est le chemin le plus direct, c'est la carte qui ment.

(Si vous voulez vous en convaincre, prenez un globe de bureau et tendez un fil entre Paris et New York. Le fil remonte vers le nord. Toujours.)

Le jet-stream, ce passager clandestin

La géométrie du grand cercle explique la courbe générale, mais pas tout. Les routes réelles s'écartent parfois de cet arc théorique, et c'est là qu'entre en jeu le jet-stream : un courant de vent d'altitude qui souffle à plus de 200 km/h d'ouest en est, à environ 10 000 mètres, dans les latitudes tempérées.

En sens favorable (New York → Paris), le jet-stream peut réduire la durée d'un vol transatlantique de 50 à 90 minutes par rapport au trajet retour.

Les compagnies aériennes ne l'ignorent pas. Chaque jour, des équipes de planification de vol (chez Air France comme chez Emirates ou Lufthansa) ajustent les routes en fonction des prévisions météo. Un vol Paris-New York ne prendra pas exactement la même trajectoire un lundi que le vendredi suivant. Le couloir le plus rentable en carburant se déplace avec le courant.

Ce phénomène est si structurant que l'Atlantique Nord dispose d'un système de routes quotidiennes, les NAT Tracks (North Atlantic Tracks), publiées deux fois par jour par les autorités de contrôle. Les compagnies choisissent leur track parmi celles disponibles, un peu comme des files de circulation sur une autoroute temporaire redessinée chaque matin.

Écran radar du contrôle du trafic aérien avec trajectoires de vols

Photo Magda Ehlers / Pexels

Des couloirs qu'on ne quitte pas

L'image de l'avion qui vole librement dans le ciel est largement fausse. L'espace aérien est découpé en routes balisées, des airways, que les aéronefs empruntent comme des autoroutes invisibles. Entre deux aéroports, un pilote suit un enchaînement de waypoints (des points GPS qui n'ont souvent qu'un nom de cinq lettres absurdes (MOKDI, LERGA, SOMAX...)) reliés par ces routes officielles.

Ces contraintes viennent de la gestion du trafic. En Europe, Eurocontrol coordonne plus de 35 000 vols par jour. Faire voler chaque avion exactement où il voudrait rendrait la séparation entre appareils impossible à gérer. Le réseau d'airways permet de concentrer les flux, de prévoir les croisements et d'assigner des niveaux de vol distincts aux appareils qui se croisent.

Une anecdote que j'ai trouvée en me documentant sur le sujet : certains waypoints atlantiques portent des noms choisis par les contrôleurs eux-mêmes, avec une logique thématique propre à chaque centre de contrôle. TIGER, SHARK, MIMKU, il y a une petite tradition artistique là-dedans que personne ne remarque jamais.

Quand l'espace aérien ferme

Il y a une autre raison de dévier d'une trajectoire idéale, plus brutale. Certains espaces aériens sont tout simplement interdits de survol, soit en permanence, soit selon l'actualité politique. Depuis 2022, l'espace aérien russe est fermé à la majorité des compagnies européennes et américaines. Résultat très concret : un vol Paris-Tokyo qui passait autrefois par la Sibérie dure maintenant environ 14 heures au lieu de 11 à 12 heures, avec un arc qui contourne par le nord ou par le Moyen-Orient selon la compagnie.

Ce n'est pas anodin sur les coûts. Plusieurs heures supplémentaires par vol signifient des tonnes de kérosène en plus, des équipages plus chargés, des appareils qui font moins de rotations. Ces contraintes géopolitiques ont des effets directs sur la manière dont les compagnies configurent leurs flottes et leurs lignes, et indirectement sur le prix de votre billet.

Si vous voyagez souvent vers l'Asie depuis l'Europe, c'est utile de comparer les franchises bagages entre compagnies qui desservent ces destinations : les routes plus longues et les contraintes d'exploitation expliquent en partie pourquoi les politiques bagages varient autant d'une compagnie à l'autre sur ces lignes.

Ce que l'écran de bord ne dit pas

L'écran de divertissement affiche une trajectoire simplifiée, souvent en projection Mercator, la même qui déforme les pôles et fait paraître le Groenland aussi grand que l'Afrique. Du coup, l'arc que l'avion suit vers le nord paraît exagéré, voire absurde, alors qu'il est parfaitement logique sur un globe.

Ce décalage entre la carte affichée et la réalité géographique est une source de confusion fréquente. Certains passagers pensent sincèrement que le pilote a fait une erreur de navigation. En réalité, si la trajectoire vous paraît bizarre, c'est presque toujours la projection cartographique qui est en cause, et non la route choisie.

Un détail pratique pour finir : si vous surveillez l'heure d'arrivée estimée sur cet écran et qu'elle saute de plusieurs minutes en cours de vol, c'est souvent le signe que l'avion vient de trouver un courant favorable (ou de le perdre). Le retard du vol en soirée est lui aussi lié à ces décisions de routage qui s'accumulent tout au long de la journée, rotation après rotation.

Pour les vols courts en Europe, ces effets sont moins visibles, les distances sont trop faibles pour que le grand cercle et le jet-stream fassent une grande différence. Mais sur n'importe quel vol de plus de six heures, la trajectoire que vous voyez est le résultat d'une négociation quotidienne entre la physique, la météo, la politique et la rentabilité. Rarement un hasard.

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