Le contrôleur aérien en grève : comment les avions volent quand même

Tour de contrôle d'un aéroport illuminée la nuit
Photo oğuz yiğit / Pexels

Un vendredi de juillet, le Réseau de gestion du trafic aérien européen (connu sous le nom d'Eurocontrol) publie sur son site une « mesure de régulation » pour la France. En clair : le pays ne peut absorber qu'une fraction de ses vols habituels. Les compagnies savent ce que ça signifie avant même que les passagers ne lisent les premières dépêches. Une grève des contrôleurs aériens est en cours, et tout le monde improvise.

Ce qui se passe réellement derrière cette improvisation est rarement raconté.

Service minimum, mais lequel ?

En France, les contrôleurs aériens sont soumis à un régime de grève particulier. Depuis la loi de 2012 sur la continuité du service dans les transports aériens, chaque agent doit déclarer son intention de faire grève 48 heures à l'avance. La Direction générale de l'aviation civile (DGAC) récolte ces déclarations et peut ainsi estimer combien de positions de contrôle resteront tenues.

C'est sur cette base que la DGAC fixe un plan de vols réduit, exprimé en pourcentage de la capacité normale. Lors des principales grèves récentes, ce taux s'est souvent situé autour de 50 % des vols sur les espaces aériens français les plus chargés. Le reste, les compagnies sont priées de l'annuler elles-mêmes, avant que l'aéroport ne les contraigne à le faire au pire moment.

Le mot « service minimum » est trompeur. Ce n'est pas un plancher absolu garanti par la loi, c'est une estimation recalculée chaque nuit selon les déclarations reçues.

Qui décide quel vol part et lequel reste au sol ?

La DGAC ne choisit pas vol par vol. Elle alloue des « créneaux » à chaque aéroport, et c'est aux compagnies de décider quels services elles maintiennent dans ces créneaux. En pratique, les compagnies protègent d'abord les lignes longue distance (un Paris-Tokyo ne se reporte pas facilement), puis les correspondances critiques, puis les routes où la concurrence ferroviaire est absente.

Un vol Paris-Bordeaux par un beau vendredi de grève ? Sa probabilité d'annulation est nettement plus haute qu'un Paris-Montréal du même jour.

En 2023, les grèves des contrôleurs aériens français ont conduit à l'annulation d'environ 160 000 vols en Europe selon les estimations d'Eurocontrol, ce qui en fait la première cause de perturbation du réseau continental cette année-là.

Ce chiffre mérite une note honnête : il additionne des grèves de durées très variables, de quelques heures à plusieurs journées complètes, et inclut les annulations préventives décidées par les compagnies la veille, parfois sans que la grève n'ait finalement atteint l'intensité redoutée.

Écran radar de contrôle du trafic aérien avec trajectoires d'avions

Photo Magda Ehlers / Pexels

Les espaces aériens voisins prennent le relais, jusqu'à un certain point

L'espace aérien français est l'un des plus chargés d'Europe, et il est découpé en plusieurs centres en route, Bordeaux, Brest, Reims, Aix-en-Provence. Quand les effectifs chutent dans l'un d'eux, les vols en transit (ceux qui traversent la France sans y atterrir) peuvent parfois être déroutés vers des espaces voisins : l'Espagne au sud, la Suisse à l'est, l'Atlantique à l'ouest pour les longs courriers.

Mais cette marge n'est pas illimitée. Les espaces voisins ont leurs propres contraintes de capacité, et ajouter du trafic de transit sur un espace déjà chargé crée des délais en cascade qui finissent par toucher des vols qui n'avaient, au départ, rien à voir avec la France.

C'est pour ça qu'une grève à Reims peut retarder un vol Stockholm-Barcelone qui n'atterrit nulle part en France. Les trajectoires grand cercle traversent, et le contournement coûte du kérosène et du temps. Pour comprendre pourquoi les routes aériennes sont tracées comme elles le sont, l'article sur les trajectoires de vol et le survol du Groenland donne le contexte utile.

Ce que font les contrôleurs qui ne font pas grève

Les contrôleurs en service un jour de grève ne travaillent pas normalement. Ils travaillent plus. Les positions de contrôle sont regroupées : un secteur qui serait habituellement géré par deux équipes de deux est tenu par une seule équipe élargie. Les intervalles entre avions augmentent, et la cadence d'acceptation chute mécaniquement.

Il existe une règle que les non-spécialistes ignorent souvent : un contrôleur ne peut pas rester en position active au-delà d'une certaine durée sans pause réglementaire, précisément parce que la concentration requise est intense. Cette limite ne saute pas en cas de grève. Résultat : même avec beaucoup de bonne volonté, la capacité reste physiquement plafonnée.

C'est une contrainte que j'aurais moi-même sous-estimée avant de me documenter sur le sujet. On imagine naïvement que quelques personnes supplémentaires pourraient « tenir » les écrans. En réalité, contrôler du trafic aérien ne s'improvise pas dans la journée, et la formation d'un contrôleur en route prend plusieurs années.

Et vos droits dans tout ça ?

Une grève nationale des contrôleurs aériens est considérée en droit européen comme une « circonstance extraordinaire » au sens du règlement CE 261/2004, le texte qui régit les compensations en cas d'annulation ou de retard. En clair, la compagnie vous rembourse le billet si le vol est annulé, mais elle n'est pas tenue de verser l'indemnité forfaitaire (entre 250 € et 600 € selon la distance).

Cette exception ne s'applique qu'aux grèves externes à la compagnie. Une grève du personnel navigant de la compagnie elle-même, elle, ouvre droit aux indemnités. La distinction est parfois contestée en justice, mais c'est l'état actuel du droit.

Pour savoir exactement ce à quoi vous avez droit selon votre vol, le guide complet sur les indemnités EU261 détaille les seuils et les démarches. Et si vous avez dû acheter un billet de remplacement en catastrophe, vérifiez si votre assurance bagages couvre aussi les frais annexes de voyage perturbé, certaines contrats l'incluent, beaucoup de voyageurs l'ignorent.

Un détail pratique : les aéroports sont légalement tenus d'afficher les vols maintenus sur leurs panneaux d'information au moins 24 heures à l'avance pendant une grève annoncée. Cette obligation existe depuis 2012, mais son application reste inégale selon la taille de l'aéroport et la rapidité avec laquelle les compagnies transmettent leurs décisions de maintien ou d'annulation.

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