Le roll cloud, ce nuage en tube qui roule sur le golfe de Carpentarie

Nuage tubulaire roll cloud s'étirant à l'horizon sous un ciel orange au lever du soleil
Photo Tawa / Pexels

Chaque matin de septembre ou d'octobre, les habitants de Burketown (un village de 200 personnes au bord du golfe de Carpentarie, dans le Queensland) sortent dehors et regardent vers le nord. Un tube blanc, parfois aussi long que 1 000 kilomètres et roulant sur lui-même à faible altitude, traverse le ciel à toute vitesse. Ils l'appellent le Morning Glory. Les météorologues, eux, parlent de roll cloud ou d'onde solitaire atmosphérique. Ce phénomène existe ailleurs dans le monde, mais nulle part ailleurs avec cette régularité, cette taille et cette prévisibilité.

Un tube dans le ciel, pas un nuage ordinaire

Un roll cloud n'est pas un cumulonimbus gonflé par un orage. C'est une onde de pression qui se propage dans une couche d'air stable, proche du sol, un peu comme une vague à la surface de l'eau. Quand cette onde soulève l'air humide au-dessus de son point de condensation, il se forme un nuage en forme de rouleau. L'air entre par l'avant, monte, puis redescend à l'arrière, ce qui donne l'illusion que le tube « roule » vers l'avant. En réalité le nuage avance, il ne tourne pas sur lui-même.

Le Morning Glory se déplace à une vitesse comprise entre 40 et 60 km/h. Au sol, on ressent une brusque rafale de vent froid quelques secondes avant que l'ombre du cylindre ne passe au-dessus.

Un seul épisode de Morning Glory peut aligner jusqu'à huit rouleaux parallèles espacés de quelques dizaines de kilomètres, se succédant comme les vagues d'une marée.

Ce qui rend le Carpentarie unique, c'est la géographie. La péninsule du cap York à l'est et la terre d'Arnhem à l'ouest forment un entonnoir. La brise de mer de chaque côté converge la nuit vers le centre du golfe, crée une perturbation et envoie une onde solitaire vers le sud dès l'aube. Ailleurs, les conditions ne se réunissent aussi régulièrement qu'en de rares endroits, des épisodes comparables ont été observés en Alabama ou dans les Grandes Plaines américaines, mais sans calendrier aussi fiable.

Ce que ça change pour un pilote

Les ondes solitaires ont une particularité que les pilotes de planeur connaissent bien. Juste en avant du rouleau, l'air monte fort. C'est un ascendant long de plusieurs centaines de kilomètres, ce qui est une perspective assez vertigineuse si l'on vole sans moteur.

Depuis les années 1980, des pilotes australiens font le déplacement à Burketown chaque automne pour « surfer » le Morning Glory en planeur. La portance atteint parfois 5 à 8 m/s en crête de l'onde, ce qui permet de couvrir des centaines de kilomètres sans toucher la manette des gaz. Certains records de distance en planeur australiens ont été établis sur ce couloir. C'est une forme de vol que je trouve assez fascinante, un peu absurde aussi, utiliser comme piste de lancement un phénomène qui n'existe que quarante jours par an et seulement si la météo du golfe s'y prête.

Pour les avions de ligne, le Morning Glory est moins une ressource qu'une contrainte de planification. Les ondes solitaires génèrent des turbulences sévères au niveau de leur bord d'attaque. Un appareil qui traverse un rouleau à basse altitude (lors d'une approche, par exemple) subit une variation soudaine de portance. Les aéroports régionaux du Queensland ont des procédures spécifiques pour les périodes à risque.

Vue depuis le cockpit d'un petit avion face à un ciel nuageux au-dessus de l'Australie

Photo Rhys Abel / Pexels

L'Australie, laboratoire météo involontaire

La recherche atmosphérique s'est emparée du Morning Glory à partir des années 1970. L'une des raisons est purement pratique : c'est l'un des rares endroits où une onde solitaire atmosphérique se produit de façon reproductible, à heure fixe, sur un terrain peu peuplé qui se prête aux instruments de mesure.

Des équipes de l'université de Monash (Melbourne) ont instrumenté la zone dans les années 1990 pour cartographier la structure interne du rouleau. Ce qu'elles ont trouvé a renforcé les modèles utilisés aujourd'hui pour prévoir les turbulences en basse altitude, un problème qui concerne tous les avions au décollage et à l'atterrissage, pas seulement les planeurs au-dessus du Queensland.

Il y a une anecdote que j'aime dans l'histoire de cette recherche. Pendant longtemps, les météorologues de Brisbane ne croyaient pas vraiment aux témoignages des habitants de Burketown. Un tube de nuage long comme la France qui arrive à heure fixe, ça ressemble à une légende locale. C'est un géographe de passage qui a pris les premières photos sérieuses dans les années 1960, et il a fallu encore une décennie pour que la communauté scientifique s'y intéresse systématiquement.

Voler dans le Morning Glory

Burketown est accessible depuis Mount Isa ou Cairns par des vols régionaux. Ce n'est pas une destination facile, les liaisons sont rares et dépendent en partie de la saison. Pour les passionnés de météo et d'aviation légère, la fenêtre s'ouvre entre fin août et début octobre. En dehors du Morning Glory, le golfe de Carpentarie n'a pas grand-chose à offrir au touriste classique, ce qui garantit une tranquillité assez remarquable. (Disons plutôt : un dépaysement complet.)

Si vous planifiez un vol vers cette région, pensez à vérifier les franchises bagages de votre compagnie pour les trajets intérieurs australiens. Les petits appareils régionaux ont souvent des règles bagages différentes selon les compagnies, avec des limites de poids parfois inférieures aux vols long-courriers. Et si vous envisagez un sac de matériel photo ou météo, les objets interdits en avion listent les équipements électroniques soumis à déclaration.

Les conditions atmosphériques qui produisent le Morning Glory sont aussi celles qui rappellent pourquoi la météorologie basse altitude reste un domaine actif, l'article sur l'atterrissage sans visibilité par brouillard donne un aperçu des systèmes embarqués que les pilotes utilisent quand la visibilité tombe, un contexte très différent mais qui montre la même logique : anticiper ce que l'atmosphère fait juste avant de toucher le sol.

Le Morning Glory ne met personne en danger à 10 000 mètres. Mais il rappelle qu'entre la surface et la croisière, l'atmosphère fait des choses que peu de voyageurs imaginent depuis leur hublot.

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